Conte en randonnée
Commentaire pédagogique : Ce conte met en scène deux manières de créer. Il permet de réfléchir à la représentation, au point de vue et à l’espace. Il montre aussi qu’une solution peut naître d’une démarche inattendue, et que créer ne consiste pas toujours à ajouter.
Résumé : Deux villages d’artistes sont chargés de décorer chacun un mur du palais de l’Empereur. L’un réalise une fresque de la Création. L’autre polit son mur. Quand le rideau est retiré, la cour découvre…
Il y avait en Chine, il y a bien longtemps, deux villages d’artistes très célèbres. Leur réputation était telle que princes et marchands se disputaient leurs œuvres. Avec le temps, une rivalité naquit entre eux, et l’affaire remonta jusqu’à l’Empereur.
Pour les départager, il les fit venir dans la plus grande salle de son palais d’été. La pièce était longue, haute, très lumineuse. Sur ses deux longs côtés deux grands murs se faisaient face.
Un rideau fut tendu au milieu de la salle, dans le sens de la longueur, pour séparer les deux groupes d’artistes.
Le mur de l’ouest fut confié au premier village.
Le mur de l’est au second.
La règle était simple : au bout de six mois, on retirerait le rideau et l’Empereur jugerait.
Du côté ouest, on entendait sans cesse les pinceaux, les outils, le travail de la fresque. Peu à peu apparut une grande scène représentant la création du monde : les eaux séparées de la terre, les astres dans le ciel, les montagnes, les nuages, les arbres, les animaux. L’œuvre était foisonnante, soignée, impressionnante.
Chaque fois qu’il venait, l’Empereur admirait la peinture sur le mur, fasciné.
Puis il passait de l’autre côté.
Là, il ne voyait ni dessin ni couleur. Les artistes frottaient sans cesse le mur. Avec du sable, de la boue, de la cendre. Ils polissaient la surface du matin au soir. Le mur devenait de plus en plus lisse, mais il restait neutre, vide.
L’Empereur commença à douter. Avait-il confié la moitié de sa salle à des hommes qui n'avaient aucun sens de la beauté ? Pourtant, il ne dit rien et attendit la fin des six mois.
Le jour venu, toute la cour fut réunie.
On regarda d’abord la fresque du premier mur. Tous les membres de la cour restèrent ébahis. On n'avait jamais rien vu d'aussi merveilleux. Les couleurs étaient fabuleuses, les formes extraordinaires. L’Empereur déclara l’œuvre sublime.
Puis on retira le rideau.
Le second mur apparut.
Il ne portait aucune peinture. Mais il avait été poli si parfaitement qu’il reflétait la fresque d’en face comme un miroir. On y retrouvait toute l’image, plus nette encore, plus lumineuse encore. La fresque était vivante, et l’Empereur avec toute sa cour y apparaissaient en mouvement, au milieu de cette scène magnifique.
Alors chacun comprit que les artistes du second village avaient créé une œuvre plus fabuleuse encore : une œuvre qui permettait à ceux qui la regardaient d'entrer dans l’image.