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Courtillon-Courtillette

Conte merveilleux

Source Conté en 1880 par Joseph Vouaux ; recueilli par Henry Carnoy, Littérature orale de la Picardie (1883)

planification construction

stratégie résolution de problèmes gestion de l'erreur

raisonner planifier

Notions Contenu mathématique mobilisé (nombres et calculs, grandeurs et mesures, géométrie, logique, organisation, modélisation…). Démarche Ce que l’histoire et ses personnages illustrent de la démarche mathématique : stratégies, aptitudes, mais aussi situations et émotions mobilisées dans l’activité mathématique. Compétences Compétences transversales travaillées quand on écoute ou raconte l’histoire, utiles pour réussir en mathématiques.

Commentaire pédagogique : Pour retrouver leur chemin, les enfants laissent derrière eux des repères. En mathématiques aussi, garder la trace de ce qu’on a fait permet de revenir au dernier point sûr, de comprendre où l’on s’est trompé et d’essayer une autre voie. Le conte montre aussi que toutes les traces ne se valent pas : certaines résistent, d’autres s’effacent.

Résumé : Des enfants abandonnés dans la forêt sont aidés par une chienne qui parle, Courtillon-Courtillette. Pour retrouver leur chemin, ils sèment d’abord des pois secs, qui leur permettent de revenir. Mais, la fois suivante, ils ne disposent que de fromage blanc, que la pluie efface. Privés de repères, ils se perdent et doivent chercher une autre issue…


Dans une grande forêt vivait, il y a longtemps, un pauvre bûcheron. Tout allait bien tant que les paysans des alentours venaient le trouver pour l’abattage de leurs arbres ; mais, en hiver, c’était une autre histoire. Il fallait se contenter de ramasser le bois mort dans les taillis, d’en faire des fagots et d’aller les vendre presque pour rien dans les villages voisins.

À ce compte, il arrivait souvent, trop souvent même, que le pauvre bûcheron se trouvât sans pain pour lui-même et pour sa famille, composée de sa femme, de deux garçons de douze ou treize ans, d’une fille nommée Marie, et aussi – car le bûcheron la comptait dans sa famille – d’une chienne appelée Courtillon-Courtillette, Suivon-Suivette : un nom bien long qui lui avait été donné par une vieille sorcière des environs. Et, chose à remarquer, depuis le passage de la vieille par la hutte du paysan, la chienne parlait comme vous et moi et se mêlait souvent de la conversation.

Un hiver que la neige avait couvert pendant six semaines les arbres de la forêt, le bûcheron se vit sans pain à la hutte. Après avoir vainement imploré la charité des gens du village voisin, il vit qu’il lui faudrait mourir de faim avec ses pauvres enfants.

Un soir que les enfants étaient couchés et que Courtillon-Courtillette, Suivon-Suivette, dormait près de la cheminée, le bûcheron dit à sa femme :

— Ma pauvre Catherine, nous sommes sans pain depuis ce matin et je n’ai aucun espoir d’en trouver pendant longtemps. Nos pauvres enfants vont mourir de faim sous nos yeux, et je n’ai pas le courage de les voir ainsi souffrir. J’ai réfléchi toute la journée à cela, et voici ce que je compte faire : demain, dès le matin, nous emmènerons les deux garçons et la fille dans la forêt, sous prétexte de chercher du bois mort, et, lorsque nous les aurons conduits loin, bien loin, nous les y laisserons. Ils y mourront certainement, mais au moins nous n’aurons pas le chagrin de les voir mourir de faim. Est-ce convenu ?

— C’est bien triste, cela, Pierre. Mais que faire ?
— C’est le seul parti que nous ayons à prendre.
— Alors, c’est convenu. À demain matin, et allons nous coucher.

Pierre et Catherine se couchèrent. Mais Courtillon-Courtillette, Suivon-Suivette, n’avait pas perdu un mot de la conversation.
Dès que le bûcheron et sa femme furent endormis, elle alla doucement au lit où dormaient les enfants, les réveilla et leur raconta ce qu’elle venait d’entendre.
Les pauvres petits étaient tout en pleurs.

— Taisez-vous et ne réveillez pas vos parents, ou tout serait perdu. Voici ce qu’il faut faire. Il reste encore une pleine pochée de pois secs dans l’armoire. L’un de vous les prendra sans être vu, puis il en laissera tomber demain quelques-uns de temps en temps par la forêt. De la sorte, nous retrouverons facilement notre chemin.

Les enfants promirent de faire ce que venait de dire la bonne chienne et se rendormirent.
Le lendemain matin, le bûcheron les réveilla.

— Allons, mes enfants, il ne reste plus de fagots à la maison, et nous allons ramasser le bois mort dans les taillis.

Les enfants se levèrent et suivirent leur père et leur mère dans la forêt, en ayant soin de laisser tomber de place en place quelques pois secs pour jalonner leur chemin. Puis, vers le soir, Pierre et Catherine s’éloignèrent des enfants et les laissèrent bien loin de la maison. Les petits garçons et la petite fille se mirent à pleurer.

— Ce n’est rien, leur dit la bonne chienne, nous n’avons qu’à passer la nuit dans le bois. Demain matin, je me fais forte de retrouver la hutte de vos parents. Couchez-vous sur la mousse et je veillerai sur vous.

Les enfants se couchèrent sur la mousse, et Courtillon-Courtillette, Suivon-Suivette, fit si bonne garde que ni loups ni renards n’osèrent s’approcher des petits dormeurs.
Le matin venu, ils se réveillèrent et remercièrent comme il faut leur fidèle gardienne.

— Maintenant, dit Courtillon-Courtillette, suivez-moi et ne vous égarez pas.

Et la chienne n’eut pas de peine à retrouver sa route jusqu’à la maison du bûcheron, où l’on arriva vers midi. C’était le moment du dîner. Un paysan qui devait quelque argent à Pierre était venu l’apporter, et Catherine en avait profité pour faire une bonne soupe.
Les enfants furent bien reçus, mais, quelques jours après, la gêne revint à la maison. Il ne resta bientôt plus rien à manger, et Pierre prit de nouveau la résolution d’abandonner ses enfants dans la forêt.
Courtillon-Courtillette, qui entendait tout, avertit encore les petits. Mais cette fois il n’y avait plus de pois secs dans l’armoire. On ne trouva qu’un peu de fromage blanc, dont les enfants se remplirent les poches pour en laisser tomber sur leur route.

Le lendemain, ils partirent de nouveau avec leurs parents dans la forêt. En chemin, ils laissèrent tomber, de place en place, un peu de fromage blanc pour marquer le sentier. Puis, vers le soir, l’homme et la femme disparurent, et les enfants dormirent à la belle étoile, gardés par Courtillon-Courtillette.

La pluie était tombée toute la nuit, et le lendemain Courtillon-Courtillette, Suivon-Suivette, ne put retrouver le chemin de la hutte : l’eau avait lavé le fromage blanc répandu la veille.

— Qu’allons-nous faire ? Qu’allons-nous devenir ? disaient les pauvres petits en pleurant.
— Cherchons à sortir de la forêt, dit la chienne.

Les enfants essayèrent. À tout instant, ils se croyaient à la lisière du bois, et ils ne faisaient que s’enfoncer davantage. Le soir arriva, et l’on était perdu comme le matin.

— Nous ne pouvons rester tout le temps dans la forêt, dit la chienne. Jean, monte donc sur ce grand sapin, le plus haut qu’il te sera possible, et vois s’il n’y a pas de lumière dans les environs.

Jean grimpa et ne vit rien.

— À ton tour, Pierrot ! dit Courtillon-Courtillette.

Et Pierrot ne vit rien non plus.

— Allons, à toi, Marie !

La petite fille grimpa tant et si bien qu’elle arriva à la dernière branche du sapin.

— Que vois-tu ? cria la chienne.
— Je vois à droite une grande mare gelée.
— Et à gauche ?
— Un étang glacé.
— Et par devant ?
— Un grand château tout brillant.
— C’est bien ; descends, Marie.

La petite fille descendit. Courtillon se mit par devant et, suivie des enfants, partit dans la direction du château. Au bout d’une heure, ils y arrivèrent.

— Pan ! pan !
— Qui est là ? dit une vieille femme qui vint ouvrir.
— Nous sommes trois petits enfants perdus dans la forêt et nous venons vous demander l’hospitalité pour la nuit.
— Vous ne savez donc pas que c’est ici le Château-du-Diable et qu’il dévore les voyageurs qu’il trouve ici la nuit ?
— Que nous importe ! Nous avons faim, nous avons froid !
— Alors, entrez.

La vieille femme ne voulait pas laisser entrer la chienne, mais la petite Marie la supplia tant qu’elle finit par l’accorder.
Les enfants mangèrent avec beaucoup de plaisir l’excellent repas que leur servit la femme du Diable, puis ils allèrent se coucher dans un lit que leur indiqua la vieille, après s’être mis au cou un collier de paille qu’on leur avait donné pour cela. Courtillon-Courtillette, Suivon-Suivette, se cacha sous le lit.

Dans la même chambre étaient couchées les trois filles du Diable, qui portaient au cou de beaux colliers d’or.
Le Diable ne tarda pas à rentrer.

— Je sens ici la viande fraîche, dit-il à sa femme.
— Mais non, c’est la chatte qui a fait ses petits.
— Tu me trompes. Je sens la viande de chrétiens.

Et il se mit à chercher par toute la maison. Il trouva les petits, qui firent semblant de dormir.

— C’est bon ! c’est bon ! Je vais chauffer mon four et je les ferai rôtir cette nuit. J’aurai un excellent déjeuner pour demain.

La vieille alla se coucher et le Diable alluma son four.
Courtillon-Courtillette n’avait pas perdu de temps. Elle avait dit aux enfants d’enlever leurs colliers de paille, de les placer au cou des filles du Diable et de les remplacer par ceux de ces dernières. Ce qui fut fait.
Le Diable, son four chauffé à point, revint à la chambre des enfants et alla à leur lit. Il prit la petite Marie par le cou et fut tout étonné de sentir un collier d’or.

— Décidément, je suis fou ! grommela-t-il. J’allais faire cuire mes filles. Je me suis trompé de lit.

Et il alla à celui de ses filles. Il toucha les colliers de paille, prit ses enfants sous son aisselle et les emporta pour les faire rôtir.

— Mais nous sommes tes petites filles ! disaient celles-ci en pleurant.
— Taisez-vous donc ! Taisez-vous donc ! Voulez-vous me faire prendre des vessies pour des lanternes ?

Et il les mit au four, puis il alla se coucher.
Courtillon, l’entendant ronfler, fit lever les enfants et leur dit de prendre dans le château ce qu’ils trouveraient de plus précieux. Les enfants ne se firent pas prier.

— Maintenant, attention. Je vais m’allonger et vous allez tous trois monter sur mon dos. Faites en sorte de ne pas vous laisser choir. Nous ne serons pas longtemps à quitter le château de ce mauvais Diable.

La petite fille monta la première, puis les deux garçons, et Courtillon-Courtillette s’élança par une fenêtre ouverte et prit sa course à travers champs.
Ils étaient partis depuis longtemps, et le matin était venu.

Le Diable, à son réveil, avait été pour embrasser ses filles et s’était aperçu de son malheur.
Il jura comme un Templier et se promit de se venger des deux garçons et de la petite fille. Il sella une truie rapide comme le vent et se mit à la recherche des enfants. Il ne tarda pas à les apercevoir dans le lointain.

— Cette fois, je les tiens ! Ils vont me le payer ! hurla le Diable.

Mais Courtillon-Courtillette, Suivon-Suivette, avait vu le Diable en se retournant. Sans perdre un instant, elle dit :

— Que ces enfants soient changés en laveuses et que je devienne une grande rivière !

Et voilà la grande rivière qui court par la prairie, et les trois laveuses sur le bord.
Le Diable arrivait.

— N’avez-vous pas vu passer Courtillon-Courtillette, Suivon-Suivette, portant trois enfants sur son dos ?

— Attends, attends, mauvais Diable ! Nous allons t’en donner de te moquer de nous !

Le Diable retourna pour prendre une autre route. Puis la chienne, la petite fille et les deux garçons repartirent de plus belle.

Le méchant Diable, ne trouvant pas ceux qu’il poursuivait, finit par se dire qu’ils avaient bien pu se changer en rivière et en laveuses, et il dirigea sa truie de ce côté.

— Ah ! ah ! Je les revois ! je les tiens ! dit-il bientôt.

Mais quand il arriva, il ne trouva qu’un grand champ de luzerne, des moutons, un chien et un berger.

— Avez-vous vu passer, berger, Courtillon-Courtillette et trois petits enfants ?
— Courtignon-Cortignette ? Tu te moques de moi, je crois. Attends, vilain Diable ! Gare à ma houlette !
— Je vais aller par ce chemin à droite. Ils l’auront pris sans doute, se dit le Diable.

Dès qu’il fut éloigné, la chienne reprit les enfants sur son dos et repartit. Mais bientôt :

— Cette fois encore, le Diable revient sur sa truie. Que je devienne pré, que Jeannot et Pierrot se changent en vaches et que Marie soit la vachère !

À cet instant, le Diable, plus furieux que jamais, revenait.

— N’avez-vous point vu, bonne femme, Courtillon-Courtillette, Suivon-Suivette, passer avec une fille et deux garçons ?
— Ah ! méchant Diable ! Et pourquoi donc ?
— Pour les tuer. Les as-tu vus ?
— Mais oui, mais oui ! Ils viennent de traverser la rivière.
— Merci, merci !

Et le Diable courut à la rivière. Sa truie ne voulut point passer.

— Attends alors, je passerai autrement.

Et, ayant aperçu une grande pièce de toile que des paysans avaient mise à blanchir près de là, il la jeta sur la rivière et voulut passer sur ce pont. La toile se déchira et le Diable se noya.

— Maintenant, dit la bonne chienne, retournons à la maison de nos parents.

Et elle eut bientôt fait de les y ramener. Le bûcheron et sa femme allaient mourir de faim. Ils montèrent sur le dos de Courtillon-Courtillette et allèrent prendre possession du château du Diable.
La femme de ce dernier avait disparu.
Longtemps on parla du bonheur et de la richesse de la famille de Pierre le bûcheron.